Fabio Ciriachi, poète.

Andrea di Consoli, poète.

Contes de Guido Gozzano.

Nous, les nomades.

  • Nous qui avons tellement d'espace et si peu de temps, nous nous ferons nomades. Annie le Brun, 1972.

POÈME À TROTSKY, par Carlo Bordini.

             

Et qu'auras-tu donc pensé

tué par tes propres frères

traqué par les mitraillettes prolétariennes

un goût de douce amertume

un goût de sang dans la bouche

qu'auras-tu donc pensé des hommes

si toutefois tu as pensé

Léon Trotsky

En 1918 Trotsky était à la tête

de l'armée rouge. Il avait dû organiser,

comme on le sait, une armée à partir de rien.

Il avait organisé une cavalerie faite

d'ouvriers,

utilisé l'esprit patriotique de nombreux officiers

tsaristes,

organisé l'action de groupes qui agissaient isolément,

etc. Il avait dû

être rusé, malin, impitoyable, et

voir loin.

Il sut qu'Alekhine, champion du monde d'échecs,

et l'un des plus grands génies, du monde des échecs,

grand maître international,

était en prison à Moscou.

Il alla le trouver et le défia

pour une partie.

Alekhine, craintif, commença

à jouer mal.

Trostky lui dit: si tu perds,

je te fais fusiller.

Fut-ce son arrogance de satrape

ou l'exaltation de la lutte

qui lui inspira cette phrase sans aucun doute ironique?

Alekhine voulait-il perdre?

Trotsky peut-être voulait-il perdre?

Tous deux peut-être voulaient-ils perdre?

Elle m'a toujours frappé cette rencontre

entre le stratège et le joueur d'échecs

comme la partie d'échecs entre le cavalier

et la mort

(il y a une très belle photographie de Tito

qui joue aux échecs).

Trotsky voulait-il perdre?

Son âme juive concevait-elle déjà

le terrible exode?

Alekhine gagna. Un peu plus tard

il fut libéré et émigra à Paris.

Il fut champion du monde

de 1927 jusqu'à peu de temps avant

sa mort. Il se suicida en

46, accusé

de collaborationnisme aves les Allemands.

Dans ma jeunesse j'ai été

trotskiste pendant bien des années. (les meilleures années). Je fus sous l'emprise

du charme de Trotsky;

un homme défait.

Je fus sous l'emprise de cette angoisse de la défaite

de ce charme de l'angoisse de la défaite,

cet homme défait,

doublement défait,

Moi étudiant je fus sous son emprise.

De cet homme noble et souffrant,

et fort en même temps,

moi qui ai eu un père

général, et fasciste, et pas très charmant,

je fus sous son emprise.

Maintenant je te revisite

et je me vois moi-même.

Ta férocité purifiée par la mort,

Tu fus un père

honnête,

un exemple,

une figure noble,

Un guerrier

qui sait mourir.

Moi qui ne savais absolument pas quoi faire de ma vie,

je choisis ta mort

imprégnée d'intelligence.

Toi, intellectuel juif radical,

pédant,

cristallisé et mis en miettes,

père souffrant

nouveau Jésus et Christ.

Le charme du martyr

m'hypnotisa étudiant.

Je fus fasciné par l'homme tranchant,

presque pirandellien,

capable de s'exprimer

en phrases lapidaires

“Ni paix ni guerre”

“Prolétaires à cheval”.

Comme tant d'autres toi aussi tu mourrais pour les autres

noble cavalier

moi aussi j'ai mangé un petit bout de toi.

Ta nourriture est trop empoisonnée.

Homme à l'équilibre

toujours déplacé en avant

en mouvement incessant

peut-être que tu voulais tomber (en avant).

Et le plus beau était que tu avais raison

ou au moins que tu avais en grande partie raison.

Je me pelotonnai dans ta raison, parce que tu avais raison,

mais de toute façon, c'était désormais une raison défaite, et ainsi,

je vivais à l'arrière de l'histoire, installé confortablement.

Personne ne pouvait me déranger. De toute façon, tu étais mort, désormais.

Je devrais attendre encore quelque dizaines d'années avant de mourir

et d'ici là je tenais ma raison. Étudiant, je décidai ainsi.

Et pourtant ta rationalité radicale était héroïque

il est confortable de vivre de l'héroïsme d'autrui. Ainsi je mourus en vivant.

Puis je renaquis. (Je ne pouvais pas renaître si je n'étais pas mort avant). de ta mort

que renaît-il? Rien. Une seule phrase, une seule

parole,

“Ou socialisme ou barbarie”. La raison qui a été défaite a sa revanche. Revanche horrible, tragique]

[revanche, tragique conscience, annihilante

prophétie. Je vécus ruisselant de mort, sachant ce qui se

produirait, et maintenant que la barbarie

se propage, et que ton optimisme tombe,

ton intelligence ne tombe pas. Intelligence stérile. C'est vrai: ou socialisme

ou barbarie. La barbarie se propage,

ou socialisme ou barbarie. Je le savais moi et feignant

l'optimisme révolutionnaire

je contemplais la catastrophe de l'Histoire.

Peut-être que je voulais perdre moi aussi, comme l'histoire que j'ai racontée,

dont je ne sais si elle est vraie,

mais qui m'a fasciné

Trotsky, chef de l'armée rouge, défie le

champion du monde des échecs, tous deux

veulent perdre, tous deux perdent, finissent

tragiquement, mais qu'il est beau,

qu'il est beau de choisir le côté perdant, mourir par procuration

à travers

les autres,

se suicider en effigie

(durant cette période j'avais pensé au suicide comme possible

stratégie

de mon impression d'inutilité)

et puis je tombai sur l'article de journal qui parlait de cette

partie d'échec

et j'en fus

fasciné

maintenant je suis très différent du moment où j'ai commencé cette

poésie

je sais beaucoup de choses

et tant d'autres encore qui ne sont pas écrites ici

durant cette période il y avait aussi une jeune femme blonde un amour malheureux

j'ai trop joué avec les sentiments des autres

Ce n'est pas vrai: je vécus une situation de millénarisme

c'est pourquoi je demeurai si longtemps.

dans ce monde qui sombre dans la barbarie

   

Poème extrait de Carlo Bordini, Pericolo Poesie 1975-2002, Edizioni Manni, San Cesario di Lecce, 2004.


Traduction Olivier Favier

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