Fabio Ciriachi, poète.

Andrea di Consoli, poète.

Contes de Guido Gozzano.

Nous, les nomades.

  • Nous qui avons tellement d'espace et si peu de temps, nous nous ferons nomades. Annie le Brun, 1972.

On ne dormira jamais

10 mai 2007

L, s, d.

Dans les rues les plus animées de Londres, les magasins se serrent les uns contre les autres, et derrière leurs yeux de verre sans regard s’étalent toutes les richesses de l’univers, châles indiens, revolvers américains, porcelaines chinoises, corsets de Paris, fourrures de Russie et épices des Tropiques ; mais tous ces articles qui ont vu tant de pays portent au front de fatales étiquettes blanchâtres où sont gravés des chiffres arabes suivis de laconiques caractères –L, s, d (livre sterling, shilling, pence). Telle est l’image qu’offre la marchandise en apparaissant dans la circulation.

KARL MARX, Contribution à la critique de l’économie politique.

Passage du Nord-Ouest.

Et, quelquefois, dans un effort pour remettre le cap sur mon logis en fixant, d'après les principes nautiques, mes yeux sur l'étoile polaire, cherchant ambitieusement mon passage du Nord-Ouest, pour éviter de doubler à nouveau tous les caps et tous les promontoires que j'avais rencontrés dans mon premier voyage, j'entrais soudainement dans des labyrinthes de ruelles, dans des énigmes de cul-de-sac, dans des problèmes de rues sans issue, faits pour bafouer le courage des portefaix et confondre l'intelligence des cochers de fiacre. J'aurais pu croire parfois que je venais de découvrir, moi le premier, quelques unes de ces terrae incognitae, et je doutais qu'elles eussent été indiquées sur les cartes modernes de Londres.

THOMAS DE QUINCEY, Confessions d’un mangeur d’opium anglais.

Du luxe.

Je crois qu’il ne sera pas difficile de prouver que dans l’Europe d’aujourd’hui le luxe est l’une des principales raisons de ce que la servitude, à la fois douce et pénible jadis, est à peine ressentie par nos peuples, et qu’ainsi ils ne songent pas à s’en délivrer, ni s’y efforcent.

Tout luxe privé excessif implique une monstrueuse inégalité de richesses parmi les citoyens, où les riches sont nécessairement arrogants et les pauvres avilis, mais tous aussi corrompus les uns que les autres.

Le premier et le plus dangereux effet du luxe vient de ce que l’estime publique habituellement accordée, dans des meurs simples, à celui qui excelle par la vertu, est reportée, dans l’aisance, sur le plus riche. Il n’est pas besoin d’aller rechercher d’autres causes à la servitude de ces peuples auxquels les richesses procurent tout.

Le luxe (que je définirai comme l’amour et l’usage immodérés d’un bien-être superflu et ostentatoire) corrompt donc uniformément toutes les classes de la société. Le peuple, qui en retire lui aussi quelque fallacieux avantage, ne sait ni ne comprend que le faste des riches n’est bien souvent rien d’autre que le fruit de ce qu’on lui a extorqué et qui, après être passé par les caisses du tyran, est redistribué à ses oppresseurs secondaires. Le peuple est, lui aussi, nécessairement corrompu par le mauvais exemple des riches, et par les viles occupations qui lui permettent de gagner sa vie. Pourtant ce faste des grands, qui devrait l’irriter au plus haut point, ne lui déplaît pas, et il va même jusqu’à l’admirer stupidement. Que les autres classes de la société soient encore plus corrompues par le luxe dont elles profitent est un fait qu’il me semble inutile de démontrer.

Toutes les classes de la société étant corrompues, il est manifestement impossible qu’une nation devienne ou reste libre, tant que le luxe qui est son principal élément de décomposition, n’en est pas banni. Le premier souci du tyran doit donc être, (et il l’est, bien qu’il affiche parfois sottement le contraire) d’encourager, de propager et de flatter le luxe, dont il retire plus de profit que d’une armée entière.

La nature de l’homme ne change pas, et là où les grandes richesses sont inégalement réparties surgira tôt ou tard un excès de luxe parmi les particuliers. Au début, cette servitude peut difficilement s’éloigner d’un peuple où quelques uns sont très riches et tous les autres très pauvres ; mais lorsqu’elle a commencé à s’introduire et que les gens très riches ont constaté combien la servitude générale favorise leur propre aisance, ils font tout pour qu’elle ne leur soit jamais ôtée.

Il serait donc nécessaire, si l’on voulait reconquérir une liberté durable dans les tyrannies, de détruire non seulement le tyran, mais hélas aussi les gens très riches, quels qu’ils soient, puisque ceux-ci, avec leur luxe indéracinable corrompent les autres en se corrompant eux-mêmes.

VITTORIO ALFIERI, De la Tyrannie.

Comment on peut végéter dans une tyrannie.

Le moyen le plus sûr et le plus simple de vivre longuement et en toute sécurité dans une tyrannie est d’y vivre sans âme ; mais de cette mort lente et ignominieuse (que par respect pour l’espèce humaine j’appellerai plutôt vie végétative), je ne peux ni ne veux donner des préceptes, encore que, sans vouloir les apprendre, je les aie sucés avec le lait maternel. Que chacun les puise donc dans sa propre peur, dans sa lâcheté, dans les circonstances plus ou moins acceptées ou fatales où il vit, enfin dans le triste et perpétuel exemple de la plupart des autres.

VITTORIO ALFIERI, De la Tyrannie.

De la Lâcheté.

Dans une tyrannie, de la peur générale naît une lâcheté presque générale. Mais les plus grands lâches sont nécessairement ceux qui approchent le plus le tyran, lui qui est la source de toute peur, active ou passive. C’est pourquoi il existe, à mon avis, une très grande différence entre la peur et la lâcheté. L’homme juste, en raison des circonstances où se trouvent son pays, peut être contraint d’avoir peur, mais en gardant une certaine dignité ; ce qui veut dire qu’il aura peur en se taisant, en fuyant délibérément jusqu’à l’image de celui qui terrorise tout le monde, tout en déplorant en son for intérieur, ou en compagnie de quelques amis qui lui ressemblent, la nécessité de craindre, et l’impossibilité d’annuler ou de corriger une crainte aussi indigne. Au contraire l’homme qui est déjà lâche par nature, faisant étalage d’une peur qu’il dissimule sous le masque infâme d’une hypocrite adulation, cherchera à s’approcher du tyran et, dans la mesure du possible, à s’identifier à lui. C’est de cette façon que cet être inique espère diminuer sa propre peur, et centupler celle des autres.

Il me semble par conséquent très évident que si dans la tyrannie tous les sujets éprouvent de la crainte, tous ne sont pas pour autant des lâches.

VITTORIO ALFIERI, De la Tyrannie.